En attaquant les camions-citernes transportant du carburant vers la capitale du Mali, les groupes armés djihadistes veulent paralyser la ville et démontrer aux habitants que le gouvernement militaire ne serait pas en mesure de les protéger. Mais les Maliens tiennent bon, tout en alertant sur les dramatisations à outrance de leur situation.
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Depuis plus de deux semaines, remplir un jerrican d’essence est devenu mission quasi-impossible à Bamako. Dans la capitale et plus grande ville du Mali, il faut souvent faire la queue pendant une journée entière voire plus pour espérer obtenir quelques litres du précieux sésame.
“J’ai garé la moto”, confie Abdoul Aziz Haïdara. L’étudiant en science politique de 25 ans a dû “trouver des alternatives” face à des files d’attente monstres aux stations-service. Désormais, il prend les transports en commun : si l’essence est particulièrement difficile à trouver, le gasoil grâce auquel roulent les bus est “plus facile à obtenir”, explique-t-il.
Cette solution de repli a toutefois un impact sur le quotidien d’Abdoul Aziz. “À moto, j’ai plus de liberté d’aller dans tel ou tel quartier, et je sais quand partir et quand j’arrive. On est moins sûr avec le bus.” Sans compter les temps de trajet, qui ont plus que doublé.
Faute de carburant, Bamako se retrouve encore plus coupée du reste du pays. Dans le Sud, le pharmacien Ibrahim Togo explique : “Avant, une commande mettait 24 heures depuis Bamako. Aujourd’hui, trois à quatre jours au mieux. Parfois, rien n’arrive. Nous disons simplement la vérité aux patients : il faut attendre.”
18 heures de coupures de courant par jour
À l’origine de ces pénuries, une coalition de groupes armés djihadistes soutenus par Al-Qaïda, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (Jnim). Créé en 2017, le Jnim lutte à la corde avec le pouvoir malien et cherche à étendre son territoire d’influence. Aujourd’hui aux portes de Bamako, il tente de paralyser la ville en coupant les ressources vitales.
Or, l’essence constitue le talon d’Achille du Mali, pays sans accès à la mer qui dépend d’importations du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Postés, à moto, sur les axes majeurs provenant de ces pays voisins, les djihadistes du Jnim attaquent depuis septembre les camions-citernes qui tentent d’acheminer l’essence vers Bamako.
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Dans la capitale, la pénurie ne commence à avoir des conséquences réelles que depuis deux semaines. “Le gouvernement a dû prévoir un stock de réserves qui a été épuisé”, explique Massiré Diop, rédacteur-en-chef du Journal du Mali.
Aujourd’hui, le manque d’essence est tel que les centrales thermiques qui alimentent le pays en électricité ne peuvent fonctionner à 100 %. Par conséquent, chaque quartier subit des coupures de courant allant jusqu’à 18 heures. Pour travailler, Abdoul Aziz Haïdara est “tout le temps obligé de changer de quartier, ou bien d’aller au Centre international de conférences de Bamako, où un groupe électrogène permet d’avoir de l’électricité 24 heures sur 24”.
Selon Massiré Diop, la situation actuelle est également le fait de décisions prises par les autorités - “contre-offensive”, “rationalisation des approvisionnements de nombreuses villes de l’intérieur du pays” … - qui n’ont pas prévu de “mesures d’accompagnement” pour soulager la population.
Selon Massiré Diop, les autorités ont également joué un rôle dans la gravité de la situation actuelle : en se concentrant sur des mesures ciblant les attaques des djihadistes, les pouvoirs publics ne se sont pas penchés sur des “mesures d’accompagnement” pour soulager la population.
“On a décidé de patienter”
D’après le journaliste, les actions du Jnim visent à instaurer le doute chez les habitants, et donner l’impression que l’État n’est pas en mesure de les protéger. Prochaine étape, prendre Bamako ? “On n’en est pas encore au stade de l’Afghanistan ou de la Syrie”, répond Massiré Diop, qui met en garde contre la lecture trop alarmiste que l’on peut lire dans la presse étrangère sur le Mali.
Abdoul Aziz Haïdara abonde dans son sens. “C’est exagéré, on a parfois l’impression de ne pas vivre dans le même pays”, ricane l’étudiant. Selon lui, la population malienne, d’ordinaire habituée aux révoltes, reste lucide face à la fabrique de l’épuisement du Jnim. “Les Maliens se disent que c’est momentané, une crise comme une autre. On ne pense pas à se révolter parce que l’État peut tomber. Nous ne voulons pas perdre notre pays. Alors, on a décidé de patienter et de rester compréhensif sur la situation.”
À la place, les Maliens que nous avons interrogés demandent au gouvernement d’ouvrir le dialogue - non par sympathie, mais par pragmatisme. “Les armes ne peuvent pas tout régler. Ce n’est pas une guerre classique. C’est un conflit asymétrique, un ennemi sans visage”, analyse Massiré Diop.
“C’est la seule façon de sortir de cette guerre”, appuie Ibrahim Togo, qui met toutefois en garde : “Si la junte poursuit cette politique sans ouverture, la population finira par réclamer un changement”.